Vétérinaire apicole, entre réussites et fragilités - La Semaine Vétérinaire n° 2025 du 15/03/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2025 du 15/03/2024

DOSSIER

Auteur(s) : TANIT HALFON

Avec l’extension de l’Observatoire des mortalités et des affaiblissements de l’abeille mellifère (OMAA) à de nombreuses régions françaises, l’exercice vétérinaire apicole s’enrichit de nouvelles missions, confortant le rôle d’interlocuteur de confiance du vétérinaire dans le secteur. Mais des freins subsistent.

Près de 20 ans après la création du DIE Apidologie et Pathologie apicole en 2005, les compétences vétérinaires se sont-elles enfin imposées en apiculture ? Sur le terrain, force est de constater que la place du vétérinaire reste fragile. Non pas que la profession ne soit pas la bienvenue : le regard des apiculteurs évolue, la confiance s’installe, le maillage sanitaire s’étoffe. Mais d’un territoire à l’autre, l’opinion des vétérinaires apicoles sur leur pratique varie. 

Difficile de connaître le nombre exact de vétérinaires officiant dans le secteur. Selon les données des organismes vétérinaires à vocation technique (OVVT), la France compterait près de 500 vétérinaires « apiphiles ». Toutes les régions ne sont pas logées à la même enseigne. L'Auvergne-Rhône-Alpes arrive en tête avec environ 140 professionnels tandis que la Corse est bonne dernière avec 3 vétérinaires. Il n’est pas pour autant confirmé que tous exercent une activité de médecine apicole. Et tous ne sont pas titulaires du DIE. Officiellement, seuls 140 vétérinaires l’ont obtenu. À ces chiffres s’ajoutent 171 vétérinaires mandatés par l’État.

Monique L’Hostis, ex-professeure en parasitologie à Oniris (Nantes) qui a contribué au lancement et au développement de la médecine apicole, dresse un bilan clairement positif. « Les vétérinaires étaient totalement absents de la filière, au moins depuis l’après-guerre. Ils n’étaient pas non plus présents à l’arrivée de Varroa dans les années 80. D’ailleurs, dans l’arrêté de 1980 relatif au dispositif de lutte contre les maladies des abeilles, il était noté qu’outre les vétérinaires sanitaires, l’État pouvait faire appel à d’autres agents spécialisés, dont des spécialistes sanitaires apicoles qui “suppléent aux désistements des vétérinaires sanitaires” ».

Une évolution des missions ses 20 dernières années

Le vrai coup d’accélérateur date des années 2000. « J’avais été appelée avec d’autres par les syndicats apicoles, en tant que caution scientifique, dans leur lutte contre l’utilisation du pesticide Gaucho de Bayer. Dans ce cadre, le constat était que les quelques vétérinaires ayant une compétence apicole n’étaient plus tout jeunes. Sous l’impulsion des représentants apicoles a alors été envisagée la création d’une formation spécifique. Nous étions 8, dont moi, pour la première promotion. Et puis la formation est montée très rapidement en puissance, plus vite que l’on aurait imaginé ! » Cette impulsion ne s’est pas faite sans remous. « À l’époque, je ne peux pas dire que j’étais bien vue au sein de ma profession, notamment de certains collègues, et encore moins des apiculteurs. Le fait de parler de l’abeille était associé à une position syndicaliste. Il y a eu des bâtons dans les roues… Mais aujourd’hui, force est de constater que le consensus scientifique existe. L’abeille est en détresse. Et lorsqu’un vétérinaire évoque sa casquette apicole, il est admiré. »

Quelles sont les missions du vétérinaire aujourd’hui ? « Le vétérinaire est attendu sur le suivi et le conseil des cheptels apicoles, la gestion des plans sanitaires d’élevage (PSE), la certification, la formation, le suivi des mortalités dans le cadre de l’Observatoire des mortalités et affaiblissements de l’abeille mellifère (OMAA), l’expertise, l’agroalimentaire, la recherche, etc. », résume Samuel Boucher, président de la commission apicole de la Société nationale des groupements techniques vétérinaires (SNGTV). Une diversité de missions qui va de pair avecune diversité d’interlocuteurs : apiculteurs, État, organisations d’éleveurs, assurances…

Encore des réticences chez les apiculteurs

L’apiculture se distingue des autres filières d’élevage. En effet, elle a pour particularité d’être composée d’une majorité d’amateurs. Mais les amateurs comme les professionnels ne font pas si facilement appel aux vétérinaires, comme en témoigne Caroline Lantuejoul (N 06), qui exerce à parts égales en tant que praticienne apicole et apicultrice dans les Pays de la Loire. « Les apiculteurs de loisirs comme les professionnels n’avaient pas l’habitude de faire appel à nous pour des conseils rémunérés. On peut avoir des conseils ponctuels à la demande d’apiculteurs de loisirs, mais une visite peut vite coûter cher par rapport à la valeur d’une colonie. Pour les professionnels, je fais 2 à 3 bilans d’exploitation par an, sachant que, dans mon département, il n’y a que 20 professionnels qui détiennent la moitié des ruches. » Dans l’Aveyron, Karine Saget (N 97) abonde dans son sens : « Le conseil vétérinaire n’est pas encore acquis. Est-ce que les apiculteurs ne sont pas intéressés par le conseil vétérinaire ? Est-ce qu’ils ont peur du regard que pourrait avoir un vétérinaire par rapport à leurs pratiques ? Est-ce qu’ils ne sont pas prêts à investir un budget dans du conseil sanitaire ? Certains apiculteurs font appel à du conseil vétérinaire pour la gestion de leur exploitation, mais ils sont encore très peu nombreux. Cela pourrait tout de même évoluer. Le vétérinaire peut réellement apporter son expérience d’un point de vue sanitaire et trouver des solutions personnalisées en fonction de l’exploitation apicole. Aux apiculteurs d’accepter ce regard extérieur comme cela est fait dans les autres filières. »

Gagner la confiance

Samuel Boucher voit le verre à moitié plein. « Je ne pense pas que l’exercice vétérinaire apicole souffre encore d’un manque de reconnaissance. Les apiculteurs, comme tous détenteurs d’animaux, testent leur vétérinaire. Et si on s’implique, il est tout à fait possible de gagner sa confiance et de leur montrer que notre conseil peut être rentable. Ce n’est pas la blouse blanche qui fait le praticien, mais ses connaissances, son sens clinique et son relationnel. Pour ma part, j’ai mis une dizaine d’années à gagner cette confiance. »

Outre les conseils, le travail fait dans le cadre des GDS avec la gestion des PSE « est une porte d’entrée dans le secteur apicole, considère Karine Saget. Mais la rémunération est très hétérogène entre les GDS, et le bénévolat demandé n’est pas forcément compatible avec le travail de vétérinaire libéral d’une structure ». Les vétérinaires apicoles peuvent aussi intervenir auprès de ruchers écoles en tant que formateur, de groupements d’apiculteurs ou de syndicats pour du conseil et de la formation. Et pourquoi pas comme formateur et jury au DIE. « Dans ma zone, on a un vrai partenariat avec la filière qui nous sollicite régulièrement au travers de l’OVS et des fédérations du réseau de développement apicole (ADA) pour des prestations individuelles et collectives. Cette collaboration est positive, permettant à l’activité vétérinaire d’aller crescendo », se réjouit Caroline Lantuejoul.

L’OMAA, une opportunité

Mais ces dernières années, ce qui a, et qui va, peut-être donner un nouveau coup d’accélérateur à l’activité est le lancement de l’OMAA. Le principe : en cas de souci, les apiculteurs peuvent joindre un vétérinaire via un guichet unique (téléphone), lequel l’aiguillera alors sur la marche à suivre. Dans ce système, les vétérinaires jouent le rôle de répartiteur (téléphone) et d’investigateur, soit pour le compte de l’État, soit sous la responsabilité des fédérations régionales des Groupements techniques vétérinaires (FRGTV). Expérimenté dès 2017 dans deux régions, les Pays de la Loire et la Bretagne, ce dispositif s’est étendu en 2019 à l’Auvergne-Rhône-Alpes, puis en 2023 à l’Occitanie, aux Hauts-de-France, à l’Île-de-France, à la Provence-Alpes-Côte d’Azur et à la Bourgogne-Franche-Comté. Aujourd’hui, 145 vétérinaires y sont engagés (de 6 à 44 suivant la région).

« C’est une plateforme miraculeuse !, estime François Rabasse, vétérinaire et animateur de OMAA en Île-de-France. Ce n’est pas juste un dispositif d’épidémiosurveillance, mais aussi de soutien opérationnel. Pour l’apiculteur, c’est un vrai service de proximité. Et ça facilite la montée en puissance de l’exercice vétérinaire. » Un nouveau contexte facilitateur qui n’est pas sans faire écho au fait, comme il le rappelle, que « beaucoup de vétérinaires se sont découragés, du fait d’une grande résistance au changement. Il faut de l’enthousiasme, de l’énergie. Avec OMAA, on se forme et on peut travailler derrière ». « OMAA permet de montrer aux apiculteurs en quoi la profession peut leur être utile et nos conseils rentables pour eux », surenchérit Samuel Boucher. « Travailler pour l’OMAA présente de plus l’avantage d’être payé très correctement », indique François Rabasse. Ce qui est loin d’être négligeable. En effet, aujourd’hui, l’exercice vétérinaire apicole ne constitue qu’une activité complémentaire, avec plus ou moins de succès suivant les profils, la saisonnalité et les lieux d’exercice. « Pour les meilleurs d’entre nous, l’activité occupe 30 à 35 % du temps de travail en saison, de mars à octobre », précise François Rabasse.

 « Ne rien lâcher »

« Des gens ont essayé de ne faire que cela, mais tous ont repris une activité plus variée à terme. L’exercice apicole seul ne permet pas de gagner sa vie, rapporte Samuel Boucher. En revanche, c’est un bon complément d’activité qui peut représenter 15 à 20 % du chiffre d’affaires d’un cabinet si on s’implique. Pour ma part, cela occupe 15 à 20 % de mon temps, avec la caractéristique que l’activité est saisonnière. Aujourd’hui, mon activité apicole est rentable ».

Et demain ? Les enjeux sont de maintenir et consolider le réseau sanitaire en renouvelant les générations de vétérinaires, en affinant le maillage, certaines zones étant moins bien fournies que d’autres (l’inverse est vrai aussi). Ce sera d’autant plus important pour gérer une potentielle crise sanitaire, comme l'a montré l’exemple réunionnais avec la gestion d'Aethina tumida, ou petit coléoptère des ruches, détecté pour la première fois en 2022. Par ailleurs, en 2021, la loi de santé animale a rebattu les cartes en excluant la loque américaine des maladies à éradication obligatoire*, pour laquelle les vétérinaires étaient mandatés, mais a ouvert la voie à des programmes sanitaires d’intérêt collectif (PSIC), qui vont être mis en place par la filière. En théorie, parmi les paramètres à intégrer, il y a les missions des vétérinaires. Karine Saget, qui travaille sur un PSIC Varroa aux côtés des apiculteurs et de leurs organisations, souligne qu’à ce stade, tout est flou. « Rien n’est totalement acté, ni budgétisé. Il pourrait y avoir une visite vétérinaire pour Varroa, mais, concrètement, qui pourra la faire ? Uniquement les vétérinaires de groupements de défense sanitaire (GDS) ou les praticiens indépendants aussi ? Normalement, les GDS ne sont là que pour les PSE, cela ne serait pas logique d’exclure les praticiens indépendants, d’autant plus que tous les apiculteurs ne sont pas tous affiliés à un GDS. »

Malgré les contraintes, tous les vétérinaires interviewés restent passionnés et continuent leur engagement au sein de la filière. « On a ouvert les portes, maintenant il faut y aller. La situation reste fragile, il ne faut rien lâcher », conclut Monique L’Hostis.

CHRISTOPHE ROY (T 97)

Praticien mixte et apicole à Riom-ès-Montagnes (Cantal), répartiteur-investigateur OMAA

ChristopheRoy.jpg

L’exercice apicole est une niche à ne pas négliger, d’autant que maintenant, dans les régions où il est lancé, l’OMAA permet de créer de l’activité et d’en tirer un revenu suffisant pour justifier de l’investissement initial. De plus, cette activité présente pour avantage de se facturer essentiellement en honoraires : la vente de médicaments n’entre quasiment pas dans le revenu d’une activité libérale apicole. Si on arrive à vendre nos services au juste prix, cette pratique est rentable. Mais il y a tout de même une différence entre les vétérinaires mixtes et canins. Déjà, nos revenus initiaux ne sont pas les mêmes. En outre, les premiers se déplacent plus facilement et l’organisation de leur travail est plus flexible. 

CAROLINE PARRY (T 22)

Praticienne canine-basse-cour et apicole à Cadours (Haute-Garonne), répartitrice-investigatrice OMAA

caroline-parry.jpg

Nos étions sur une bonne dynamique, mais depuis peu, se font plus clairement ressentir les effets du changement climatique sur le terrain. Dans le Sud où j’exerce, le climat est de plus en plus sec, les intersaisons s’allongent et représentent presque les deux tiers de l’année… avec pour conséquence un raccourcissement des saisons et de la nourriture disponible pour les abeilles. À cela s’ajoute aussi le constat sur le terrain d’une certaine résistance médicamenteuse des populations de varroas, ce qui peut amener des apiculteurs à utiliser des traitements non homologués. C’est un vrai retour en arrière des pratiques. Pour lever l’impasse thérapeutique qui s’annonce, il faudrait notamment innover dans les solutions disponibles. Pour les aspects environnementaux, cela dépasse nos compétences vétérinaires ; je pense qu’une partie de la solution serait de faire un partenariat avec les agriculteurs afin qu’ils enrichissent l’environnement en intersaison. 

CAROLINE LANTUEJOUL (N 06)

Praticienne apicole dans les Pays de la Loire, répartitrice-investigatrice OMAA et apicultrice

CarolineLantuejoul.jpg

OMAA a eu aussi le grand avantage d’avoir ouvert une porte d’entrée pour travailler avec les techniciens sanitaires d’élevage (TSA). C’est une chance : ils sont une vraie force de relais, mais aussi de remontée d’informations. De plus, ils apparaissent comme des acteurs essentiels du maillage sanitaire territorial. Pour exemple, dans mon département, on dénombre 1 000 apiculteurs de loisirs. Dans ces conditions, ce serait impossible d’envisager un suivi sanitaire si beaucoup décidaient de nous contacter, sans l’aide des TSA. Pour l’instant toutefois, il y a des limites : les textes encadrant les TSA sont tous récents. De fait, il y a encore un manque d’organisation. De plus, il y a une disparité dans les profils, sachant que les TSA ne suivent que 7 jours de formation ; ils peuvent aussi avoir une casquette politique, ce qui peut compliquer les relations. Enfin, cette activité n’est pas suffisamment rémunératrice. Ce sont donc beaucoup des retraités qui le font. Les plus jeunes ont forcément un travail en parallèle ce qui les rend moins disponibles rapidement pour les visites.

BÉATRICE PROFIT (Liège 09)

Praticienne canine à La Celle-Saint-Cloud (Yvelines), investigatrice OMAA

BeatriceProfit.jpg

Je me suis prise de passion pour l’abeille depuis quelques années. C’est donc assez naturellement que j’ai proposé mes services à l’OMAA lorsqu’il a été lancé en Île-de-France. Après avoir suivi une courte formation, j’y joue un rôle de vétérinaire investigatrice, consistant à effectuer des visites dans le cadre de la voie des « Autres troubles ». Pour l’instant, je n’ai fait que deux sorties, dont une en binôme. Malgré mon appréhension, cela s’est révélé une expérience gratifiante, durant laquelle je me suis réellement sentie utile. Le vétérinaire apporte un regard et une expertise complémentaire de celle des apiculteurs ; c’est enrichissant dans les deux sens. J’espère pouvoir gagner en expérience, afin de pouvoir développer progressivement mes compétences en médecine apicole. L’objectif serait aussi de pouvoir suivre le DIE afin de parfaire mes connaissances théoriques.

  • * À ce jour, la transition réglementaire est encore en cours : les vétérinaires continuent d’être mandatés pour la loque.