OPHTALMOLOGIE
Ophtalmologie
Auteur(s) : Bertrand Michaud
Fonctions : (CES ophtalmologie vétérinaire,
DU exploration de la fonction visuelle, microchirurgie ophtalmologique
et chirurgie vitréo-rétinienne)
Clinique Anima-Vet
294 rue François Mitterrand
01630 Saint-Genis-Pouilly
Les races brachycéphales sont particulièrement prédisposées au syndrome oculaire en raison de leurs caractéristiques anatomiques spécifiques.
Les chiens brachycéphales sont souvent sélectionnés pour certaines caractéristiques anatomiques qui affectent directement l’état de leurs yeux et des annexes oculaires, et entraînent un syndrome oculaire des brachycéphales [17, 24]. Cet article explore les caractéristiques anatomiques et physiologiques qui prédisposent particulièrement les races brachycéphales aux affections de la surface oculaire, avant d’évaluer les critères de l’hypertype en se fondant sur une revue de la littérature vétérinaire.
La conformation crânienne chez le chien varie du type brachycéphale (crâne court et large) au type dolichocéphale (crâne long et étroit) en passant par le type mésocéphale (indice céphalique moyen) qui correspond au phénotype intermédiaire (encadré 1) [5].
La morphologie des brachycéphales est associée à des orbites étroites et peu profondes, responsables d’une exophtalmie(1) donnant l’illusion qu’ils ont des yeux plus gros que les autres chiens de même poids. Ce phénomène est aggravé par une lagophtalmie(2) fréquemment observée chez ces races [24]. De plus, les yeux présentent souvent une déviation externe de leur axe (strabisme latéral également appelé exotropie) qui expose la portion médiale du globe [24].
Le museau court des brachycéphales est souvent associé à un excès cutané (plis du nez) dont les poils peuvent frotter sur la surface oculaire et provoquer ainsi une irritation (photo 1) [30, 31]. Cette caractéristique conformationnelle, également appelée trichiasis du pli nasal ou épicanthus nasal, peut être permanente ou positionnelle, le frottement ne survenant que lorsque le chien regarde de côté. Cet ensemble de caractéristiques de conformation, plus fréquentes encore chez les chiens hypertypés(3), contribue à un risque onze fois plus élevé pour les brachycéphales de présenter un ulcère cornéen par rapport aux autres races, selon une étude réalisée chez le bouledogue français et le pékinois [5]. Il convient néanmoins de souligner que les plis du nez peuvent également exister indépendamment de la conformation du crâne : par exemple, ces plis sont rarement observés chez le boston terrier et l’affenpinscher, alors qu’ils le sont fréquemment chez certaines races mésocéphales comme le shar-pei et le chow-chow [5].
Le museau court affecte aussi l’anatomie du système naso-lacrymal chez le chien brachycéphale. Une étude montre que le canal naso-lacrymal des chiens brachycéphales est deux fois moins long et que les canalicules lacrymaux sont deux à trois fois plus longs que chez les chiens à conformation céphalique normale [27]. Cependant, contrairement au chat brachycéphale, cette malformation ne semble pas interférer avec le drainage des larmes, compte tenu de l’existence d’un système naso-lacrymal accessoire(4) chez la plupart des chiens brachycéphales [27]. La mauvaise élimination des larmes peut néanmoins occasionner un épiphora chronique chez ces animaux qui peut être responsable d’un intertrigo des plis du nez.
L’ouverture entre les paupières supérieures et inférieures (fente palpébrale) peut être extrêmement large chez les chiens brachycéphales (photo 2) [31]. Ce macroblépharon, combiné à une exophtalmie liée à la race (orbites peu profondes) ne permet pas une couverture et une protection optimales de la surface oculaire, prédisposant ces chiens à développer une irritation cornéenne. Une étude montre qu’une augmentation de 10 % de la largeur de la sangle palpébrale triple le risque de développer un ulcère cornéen chez le chien [24]. La moins bonne couverture du globe engendre également un risque accru de prolapsus traumatique de l’œil (sortie de l’orbite) qui peut aboutir à une perte de la vision, voire à une énucléation à défaut de prise en charge rapide [7].
L’entropion inféro-latéral, accentué par la poussée de l’épicanthus nasal, est une autre affection fréquente chez les brachycéphales (jusqu’à 100 % de chiens atteints dans certaines études menées chez le carlin et le shih tzu) en raison d’un ligament canthal médial(5) souvent trop tendu [18, 29]. L’inversion du limbe palpébral inférieur a pour conséquence l’écrasement du point lacrymal inférieur, ce qui perturbe l’écoulement des larmes et génère un abondant épiphora séreux responsable de taches brunâtres périoculaires, voire d’un intertrigo [35].
Chez le chien, la lagophtalmie est souvent associée à des troubles du clignement. Par exemple, la race shih tzu présente 82 % de lagophtalmie, avec une fermeture incomplète des paupières atteignant en moyenne 15 % des cas [4, 12]. L’insuffisance d’occlusion des paupières chez un animal éveillé ou endormi est considérée comme un facteur prédisposant à l’apparition d’une affection de la surface oculaire chez les brachycéphales. Les signes cliniques vont de l’abrasion épithéliale subclinique aux ulcères cornéens en passant par les kératites chroniques, parfois pigmentaires, qui peuvent conduire à des altérations importantes de la transparence de la cornée, voire à une perte complète de la vision.
La caroncule lacrymale est un élément conjonctival surélevé localisé en regard du canthus médial. Les poils issus de la caroncule peuvent toucher la surface cornéenne, irriter l’œil et conduire à un trichiasis caronculaire. Ces poils participent aussi à la déviation des larmes du système de drainage naso-lacrymal et contribuent à l’apparition d’un épiphora [17, 35]. Dans ces races, il est fréquent d’observer des poils mal implantés, à l’origine de distichiasis et de cils ectopiques (photos 3 et 4) [29]. Les distichiasis proviennent de follicules ectopiques qui font saillie au niveau du limbe palpébral, à travers les orifices des glandes de Meibomius (ou tarsales). Les cils ectopiques émergent directement en regard de la conjonctive palpébrale (figure) [26]. Les distichiasis sont plus fréquents, mais ils n’ont pas toujours de conséquence irritative pour la cornée : par exemple, chez les chiens à poils longs, ils ont tendance à être longs et souples. À l’inverse, les cils ectopiques entraînent systématiquement des traumatismes cornéens. Cet ensemble de malimplantations ciliaires peut être à l’origine d’ulcérations cornéennes et aggraver la perturbation du film lacrymal chez des animaux déjà prédisposés.
Les images obtenues à la microscopie confocale montrent que la densité en fibres nerveuses sous-épithéliales est plus faible chez les chiens brachycéphales que chez les mésocéphales [14]. Par ailleurs, selon deux études, la sensibilité de la cornée centrale des chiens brachycéphales au contact d’un esthésiomètre(6) est 50 à 93 % plus faible que celle d’autres chiens [2]. L’innervation cornéenne joue un rôle important dans le réflexe de clignement, donc sur l’étalement du film lacrymal sur la cornée, la production lacrymale, la cicatrisation cornéenne et le maintien d’un épithélium cornéen sain [16]. Intrinsèquement, une plus faible innervation cornéenne chez les chiens brachycéphales génère une baisse du nombre de clignements à la minute, une réduction de la phase aqueuse du film lacrymal, ainsi qu’une diminution de l’intégrité de l’épithélium cornéen [2, 29]. Ces trois éléments favorisent le risque de développement d’érosions récurrentes, de troubles de la cicatrisation et de kératite bactérienne [16]. Le diabète sucré, le traitement par cyclophotocoagulation transsclérale (affaiblissement des corps ciliaires à l’aide d’un laser diode lors du traitement du glaucome) et la phacoémulsification(7) prédisposent aussi au développement de perturbations de l’homéostasie de la surface oculaire [3, 20, 28].
L’épithélium limbique est la couche cellulaire située à la jonction entre la cornée et la conjonctive. Il abrite des cellules souches limbiques qui assurent la régénération de l’épithélium cornéen et maintiennent la transparence de la cornée en empêchant l’invasion vasculaire. Sa fonction est cruciale pour la cicatrisation et le maintien de l’intégrité de la surface oculaire. Une récente étude montre que l’épaisseur de l’épithélium cornéen au niveau du limbe est plus faible du côté nasal et temporal pour l’œil des races brachycéphales par rapport aux autres races [13]. Cela implique une moins bonne protection cornéenne sur l’axe central horizontal de l’œil et une moindre capacité de régénérescence des cellules épithéliales. Ces parties de l’œil semblent être plus vulnérables aux agressions puisqu’elles sont également moins couvertes par les paupières que les zones supérieures et inférieures dans ces races où la sangle palpébrale est particulièrement importante [24].
Le clignement des paupières joue un rôle critique dans la préservation de la surface oculaire et l’homéostasie du film lacrymal. L’apposition des paupières lors d’un clignement complet permet la sécrétion des lipides des glandes de Meibomius et facilite l’étalement, le mélange et la distribution de l’ensemble des constituants du film lacrymal sur la surface oculaire [34]. L’action musculaire du clignement des yeux entraîne aussi la pompe lacrymale pour initier le drainage du liquide lacrymal via le canal naso-lacrymal [1]. Chez l’humain, il est établi que les clignements partiels ou inefficaces des paupières perturbent la surface oculaire en augmentant ainsi le risque de kératite d’exposition, réduisent la protection de la cornée et favorisent les altérations des glandes tarsales, exposant l’œil à des risques d’instabilité du film lacrymal [19, 33]. Aucune étude scientifique chez le chien n’a jamais comparé la fréquence des clignements ou leur amplitude selon la race.
Le film lacrymal est composé, de l’extérieur vers l’intérieur, d’une couche lipidique externe produite par les glandes tarsales qui limite l’évaporation des larmes, d’une couche aqueuse (la plus épaisse) produite par les glandes lacrymales principale et nictitante, et d’une couche muqueuse sécrétée par les cellules caliciformes de la conjonctive permettant l’adhésion du film lacrymal (aqueux) à l’épithélium cornéen hydrophobe grâce au glycocalyx [11]. Toute insuffisance de sécrétion lors d’une de ces trois phases contribue à l’apparition d’un syndrome de l’œil sec, fréquemment rencontré chez les races brachycéphales comme le shih tzu, le carlin, le bouledogue français et le pékinois [15].
La phase aqueuse est évaluée grâce au test de Schirmer dont les résultats sont en moyenne 14 % plus faibles chez les chiens brachycéphales (shih tzu, carlin, bouledogue français ou anglais) que chez les autres morphotypes canins (encadré 2) [2]. Cela pourrait résulter de la faible sensibilité cornéenne chez les brachycéphales et de l’impact négatif sur les voies afférentes qui dirigent la sécrétion lacrymale. En effet, comme la sécrétion lacrymale réflexe est moins stimulée chez ces chiens, la réaction aux irritations cornéennes est donc moindre. D’autres facteurs qui jouent aussi un rôle, tels que l’insuffisance de la couche mucinique ou la fréquence du clignement palpébral, méritent d’être investigués dans de prochaines études.
Selon une hypothèse actuellement à l’étude, un flux d’air anormal dans la cavité nasale des chiens brachycéphales limiterait la stimulation de la muqueuse nasale, laquelle serait responsable de près d’un tiers de la sécrétion lacrymale basale chez l’humain [9]. Ces chiens, qui présentent fréquemment des troubles respiratoires, sont ainsi davantage exposés à des perturbations de la sécrétion lacrymale.
L’équilibre et la stabilité du film lacrymal sont également perturbés chez de nombreux chiens brachycéphales en raison de déficits qualitatifs des phases lipidique ou mucinique [23]. La phase lipidique, cruciale pour stabiliser et limiter l’évaporation des larmes, peut être altérée lors d’une dysfonction ou d’une atrophie des glandes de Meibomius menant à une production insuffisante de lipides. Parallèlement, la phase mucinique, essentielle à l’adhésion des larmes à l’épithélium cornéen, peut également être altérée à la suite d’une production insuffisante de mucine par les cellules caliciformes de l’épithélium conjonctival.
Chez les humains, l’âge avancé impacte négativement l’homéostasie de la surface oculaire en perturbant les composants fonctionnels du système lacrymal (encadré 3) [8]. Des changements similaires sont observés chez les chiens brachycéphales, mais des études complémentaires sont nécessaires pour mieux connaître la physiologie de la surface oculaire des animaux âgés [29]. À l’issue de chaque année de vie, un chien présente 10 % de risques supplémentaires de développer une kératoconjonctivite sèche ou une pigmentation cornéenne, alors que le risque de dysfonctionnement des glandes de Meibomius s’élève à 20 % [25, 32]. Lors de cette affection, appelée insuffisance lacrymale qualitative, l’atrophie des glandes de Meibomius, qui sécrètent ainsi moins de lipides, conduit à une plus grande évaporation de la phase aqueuse du film lacrymal. L’impact de l’âge sur la sécrétion de la phase aqueuse est davantage controversé. Une publication de 2006 montre que la production diminue avec l’âge chez le chien normal, mais ce constat est infirmé par plusieurs études [6, 10, 22]. Il est même possible que la sécrétion de cette phase aqueuse demeure normale avec le temps pour compenser le développement d’une insuffisance lacrymale qualitative [6]. Le processus de vieillissement tend à augmenter le risque d’affection de la surface oculaire, déjà élevé chez les chiens brachycéphales.
(1) L’exophtalmie correspond à la protrusion anormale d’un ou des deux yeux hors de l’orbite.
(2) La lagophtalmie, qui correspond à l’incapacité des paupières à se fermer complètement, entraîne une surexposition de la cornée et s’accompagne de sécheresse cornéenne.
(3) L’hypertype chez les races de chiens brachycéphales désigne l’accentuation de leurs caractéristiques physiques.
(4) Le système naso-lacrymal accessoire est un réseau de canaux et de structures qui complète le système principal, permettant un drainage supplémentaire des larmes.
(5) Le ligament canthal médial est une structure fibreuse qui relie le coin interne de l’œil (canthus médial) à l’os adjacent du crâne. Il permet de maintenir les paupières en position et de stabiliser l’œil dans son orbite.
(6) Un esthésiomètre est un instrument utilisé pour évaluer la sensibilité cornéenne de l’animal.
(7) La phacoémulsificaion est une technique chirurgicale consistant à fragmenter et à aspirer le cristallin cataracté à l’aide d’ultrasons.
Conflit d’intérêts : Aucun
Les races de chiens brachycéphales sont caractérisées par un crâne court et aplati, souvent avec un museau écrasé. Cette conformation particulière peut entraîner des troubles respiratoires (syndrome brachycéphale), oculaires et dentaires en raison de la compression des structures dans un espace restreint. La Fédération cynologique internationale et d’autres organismes vétérinaires, tels que l’American Kennel Club et le Kennel Club, ne regroupent pas les races brachycéphales de manière exclusive dans un seul groupe, car elles sont réparties selon leur taille, leur fonction ou leur origine géographique. Les principales races brachycéphales sont le bouledogue français, le bouledogue anglais, le boxer, le carlin, le shih tzu, le pékinois, le boston terrier, le lhassa apso, le chow-chow et le cavalier king charles spaniel.
• Les chiens brachycéphales présentent une prédisposition élevée aux troubles oculaires, comme l’exophtalmie, le macroblépharon et les plis nasaux, en raison de leur anatomie spécifique.
• Ces caractéristiques anatomiques augmentent le risque d’affections oculaires sévères, telles que les ulcères cornéens, les kératites chroniques et la pigmentation cornéenne.
• Les anomalies du système lacrymal, combinées à une innervation cornéenne réduite, perturbent l’homéostasie de la surface oculaire.
• Une production lacrymale insuffisante ou de mauvaise qualité, un épiphora chronique et une mauvaise cicatrisation cornéenne exacerbent les risques de complications oculaires graves.
• Un suivi vétérinaire rigoureux et des tests spécifiques permettent de détecter précocement les anomalies oculaires, d’éviter leur aggravation et d’informer les propriétaires sur les soins appropriés.
Lors du bilan annuel de santé du chien brachycéphale, il convient de systématiquement effectuer un examen des deux yeux, quel que soit l’âge de l’animal, en utilisant un ophtalmoscope, un otoscope ou une lampe à fente. En cas de modification de l’aspect de la cornée (pigmentation, kératite) ou des paupières (entropion, etc.), il est conseillé de prendre des photos pour documenter le cas et permettre un meilleur suivi. La réalisation d’un test de Schirmer doit être systématique tous les ans et à chaque consultation dès lors qu’une affection de la surface oculaire est diagnostiquée. Enfin, il convient de réaliser un test à la fluorescéine en utilisant une lumière bleu cobalt pour mettre en évidence une éventuelle fixation à la surface de la cornée, signe d’une abrasion épithéliale.
Le système glandulaire comprend plusieurs composantes :
- les glandes lacrymales orbitaire et accessoire qui produisent la phase aqueuse (majoritaire) du film lacrymal précornéen ;
- les glandes de Meibomius (ou tarsales) qui synthétisent la phase lipidique, laquelle limite l’évaporation du film lacrymal précornéen ;
- les glandes de Krause et de Wolfring qui produisent la phase mucinique chargée de faire adhérer le film lacrymal précornéen à la cornée.
Ce système est complété par les voies lacrymales qui permettent l’évacuation du film lacrymal précornéen lors de son renouvellement (points lacrymaux, canalicules lacrymaux, sac lacrymal, canal naso-lacrymal).
De nombreuses atteintes de la surface oculaire sont observées dans différentes races canines, mais les races brachycéphales sont touchées de manière disproportionnée en raison de facteurs physiologiques et anatomiques favorisant l’exposition des yeux, leur irritation et la moins bonne tenue du film lacrymal. Tout praticien peut déceler ces anomalies de conformation et prévenir le propriétaire dès la première consultation du risque de développement d’une affection de la surface oculaire. Il convient également de suivre ces animaux de près et de documenter leur suivi.