OPHTALMOLOGIE
Ophtalmologie
Auteur(s) : Bertrand Michaud
Fonctions : (CES ophtalmologie vétérinaire,
DU exploration de la fonction visuelle, microchirurgie ophtalmologique
et chirurgie vitréo-rétinienne)
Clinique Anima-Vet
294 rue François Mitterrand
01630 Saint-Genis-Pouilly
Les chiens brachycéphales nécessitent une surveillance régulière et une prise en charge précoce des atteintes de la surface oculaire pour prévenir les complications.
À partir de la seconde moitié du XXe siècle, les vétérinaires ont constaté une forte augmentation de la prévalence des troubles oculaires chez les races brachycéphales, tels que la pigmentation cornéenne progressive et le trichiasis des plis du nez [4]. Par la suite, un lien formel a été établi entre la conformation brachycéphale et une prédisposition accrue aux atteintes de la surface oculaire. Le syndrome oculaire des brachycéphales inclut des affections telles que le syndrome de l’œil sec, les kératites et les ulcères cornéens, l’entropion médial de la paupière inférieure, le distichiasis et la procidence de la glande nictitante [21, 22, 27]. Ces affections reflètent la susceptibilité de ces races aux anomalies chroniques et souvent sévères qui concernent la surface oculaire [36]. Cet article définit les différentes affections pour lesquelles ces races sont prédisposées et les moyens à mettre en œuvre pour les dépister, afin d’aider les vétérinaires à maîtriser les facteurs qui contribuent, directement ou indirectement, à les diagnostiquer.
Le syndrome de l’œil sec est une réaction inflammatoire de la surface oculaire qui est due soit à un déficit quantitatif de la phase aqueuse du film lacrymal (souvent appelé kératoconjonctivite sèche), soit à une diminution des lipides ou de la mucine à l’origine d’une instabilité du film lacrymal qui s’évapore rapidement (insuffisance lacrymale qualitative, aussi connue sous le nom de sécheresse évaporative) [10, 21]. Les deux formes peuvent être concomitantes. Chez le chien, le syndrome de l’œil sec se caractérise par un écoulement oculaire muqueux à mucopurulent, une hyperhémie conjonctivale, un chémosis (gonflement de la conjonctive) ou une kératite qui peut être ulcérative ou non, voire surinfectée (photo 1) [29, 38].
Chez les chiens brachycéphales, le syndrome de l’œil sec ne se limite pas à un déficit quantitatif ou qualitatif du film lacrymal, mais résulte aussi de facteurs mécaniques liés à la morphologie de ces races. La lagophtalmie (incapacité à fermer complètement les paupières) et l’exophtalmie (globes oculaires proéminents) contribuent à un défaut de clignement efficace des paupières. Cela entraîne une mauvaise lubrification de la surface oculaire. Ces altérations de la protection mécanique de l’œil, combinées à une production lacrymale insuffisante ou à une mauvaise qualité du film lacrymal, favorisent l’apparition de lésions chroniques ou récurrentes. Parmi elles, des conjonctivites purulentes, des kératites, ainsi que des ulcères cornéens dans les stades plus précoces ou aigus de la maladie, sont fréquemment observés. Ces affections sont souvent complexes à traiter en raison de leur caractère récurrent et de la difficulté à rétablir une protection optimale de la surface oculaire.
De nombreuses études rétrospectives permettent d’identifier les races prédisposées au développement d’une kératoconjonctivite sèche, au sein desquelles les brachycéphales sont majoritaires, notamment le cocker spaniel anglais, le cocker américain, le carlin, le bouledogue anglais, le cavalier king charles et le west highland white terrier [21, 32]. Deux présentations cliniques distinctes sont décrites [26]. La forme aiguë, qui concerne des animaux très jeunes avec une prédominance de mâles, est associée à un risque important d’ulcérations cornéennes, susceptibles de se compliquer d’une surinfection et potentiellement responsables d’un risque majoré d’approfondissement de l’ulcère. L’autre forme, qui évolue sur un mode chronique même si une phase aiguë peut survenir dans les premiers temps, affecte des femelles plus âgées et stérilisées qui développent rarement une ulcération cornéenne profonde.
Même en l’absence d’ulcération cornéenne, la barrière épithéliale cornéo-conjonctivale est fréquemment perturbée chez les chiens brachycéphales atteints de kératoconjonctivite sèche. Il est donc recommandé de réaliser un test de Schirmer lors de chaque examen annuel de santé chez ces races prédisposées, ou en présence de signes cliniques évocateurs d’une kératoconjonctivite sèche (épiphora muqueux, rougeur, douleur oculaire), quel que soit l’âge ou le sexe de l’animal.
Une coloration ponctuée de la cornée peut aussi être observée à la suite de l’application de fluorescéine [17, 38]. Le rose Bengale est un colorant essentiel pour détecter une souffrance épithéliale ou des lésions cornéennes, mais également pour évaluer la douleur chez les chiens brachycéphales, tout en facilitant le diagnostic de l’ulcère cornéen et du syndrome de l’œil sec [38].
L’altération de la qualité du film lacrymal peut provenir d’une insuffisance quantitative ou qualitative des couches mucinique ou lipidique du film lacrymal. Il est possible d’apprécier cliniquement la stabilité du film lacrymal en mesurant le temps de rupture, ou tear film break-up time (encadré). Ce test permet d’apprécier la stabilité du film lacrymal précornéen, corrélé à la qualité de la couche muqueuse ainsi qu’à l’épaisseur de la couche lipidique [20, 33]. Le break-up time est fréquemment diminué chez les brachycéphales...